Francois DUVAL

 

          François DUVAL est né dans le petit village de Morgan en Quessoy le 18 janvier 1881. Entouré de ses parents, de ses 5 soeurs et de ses 2 frères, la vie se déroule paisiblement dans la ferme familiale.

 

1914, famille DUVAL à Morgan

Famille DUVAL à Morgan

 

           A l'âge de 21 ans, en 1902, il effectue son service militaire à Guingamp. Il passe alors trois ans au sein du 48ème Régiment d'infanterie et rentre enfin chez lui en 1905, libéré de ses obligations. La vie des champs lui plaisant mieux que la vie de caserne, c'est avec joie qu'il retrouve sa terre. De plus, étant une force de la nature, son aide aux travaux est précieuse. 

          A 33 ans, en 1914, le "Grand Francois", comme on le surnomme à Quessoy, est toujours célibataire. Mais sa gentillesse, cachée derrière son imposante stature a attiré une jeune fille de Rugane prénommée Françoise. On parle déjà d'un futur mariage.

          Le samedi 1 août 1914, chacun vaque à ses occupations à Morgan. Les récoltes sont bonnes et le travail ne manque pas. Soudain, le son du tocsin se fait entendre du bourg.

 

affiche

 

           A l'instant, François cesse toutes activités. L'heure de la mobilisation générale est arrivée. En temps que réserviste,  il lui faudra rejoindre sa compagnie à la caserne Charner à Saint Brieuc. Le 12 août, résigné, François quitte sa famille et sa chère Françoise qui lui tient promesse de l'attendre. "Il n'y en aura pas pour longtemps, la guerre sera courte" dit-on. "Vous serez rentrés pour Noël".

 

Caserne_Charner

Caserne Charner à Saint Brieuc

          Après une brève formation, le départ est décidé pour le lundi 17 août à 4 heures de l'après midi. Un voyage interminable en train sur bondé attend François. Direction le Pas de Calais.

 

train

 

          Aussitôt arrivé, c'est le baptême du feu, le baptême des tranchées. La vie est dure pour les soldats. Une année passe ainsi. Entre 1ère et 2ème ligne. Entre journées difficiles et journées plus faciles. Foncquevilliers, Souastres, Mondicourt. A Morgan, le père vient de décéder, ainsi que Eugénie, une des soeurs. Le courrier postal a du mal à arriver jusqu'au front. François n'apprendra la mauvaise nouvelle que quinze jours plus tard.  

          "Je viens de recevoir la triste nouvelle de la mort de mon père et d'Eugénie par René dans sa lettre. Cela m'a fait bien de la peine, je n'avais pas reçu la dépêche que vous m'avez envoyée. Je n'ai reçu aucune lettre, vous devez pourtant m'en avoir envoyé."

           Et cette guerre, cette guerre qui promettait d'être courte commence à n'en plus finir. Celle que l'on surnomme "la der des der" devient interminable. La "der des der", pour François, certainement.

 

1916, François DUVAL et colègues poilus

François au centre

          Tout solide gaillard qu'il est, il perd le moral.

          "Je ne suis pas assuré de revenir. J'ai toujours le camarade que je vous avais parlé avec moi dans la même escouade ; on se décourage l'un et l'autre. Le moment va arriver où ça va chauffer pour de bon. Il y aura beau faire pour avoir la victoire." 

            Puis le 20 septembre 1915, départ vers         

L'Enfer.

          Une offensive est prévue le 25 septembre en Champagne.

          Le 22, commence une préparation d'artillerie. Pendant trois jours, 1100 canons sont déployés sur le front. Une pluie d'obus incessante tombe sur les tranchées de 1ères ligne allemande et détruit les réseaux de barbelés qui empêchent la progression des fantassins.

          Le 24, l'artillerie lourde se met aussi à l'ouvrage. Elle traite les lignes de ravitaillement, les noeuds de communication, les axes principaux ainsi que les gares de Bazancourt et de Challerange.

          Les troupes restent concentrées avant l'attaque sur de grandes places d'armes à une distance respectable.

          Le lendemain, les effets de l'artillerie sont évidents. L'assaut est donc lancé. Toutefois, la progression reste assez inégale en raison des fortes organisations défensives allemandes. La 1ère ligne allemande est partiellement prise mais des résistances subsistent. De plus, les troupes parvenant à la 2ème ligne tombent sur des réseaux de barbelés intacts et infranchissables.

          Le 27, les allemands reçoivent des renforts et colmatent avec succès les brèches dans leurs positions. L'offensive française continue à se concentrer sur les points de résistance résiduels mais ne parvient toujours pas à entamer la 2ème ligne.

          Le 28 septembre au soir, François est porté disparu.

         

   

touché

                    

       

  Dans les tranchées situées au nord-est de Perthes-les-Hurlus.
                                                                          (septembre 1915)


          L'aurore se lève sur les charniers de Perthes-les-Hurlus : tranchées légendaires aux parois humaines où les morts abritent les vivants, séjour de pestilence, hérissé de croix, submergé de fumée où l'écroulement des bombes est éternel. Ces croix déchiquetées, sans cesse arrachées, sans cesse replantées dans les mêmes parapets, racontent les carnages de février. Sous un morceau de Képi rouge, je lis à voix basse : " Ici reposent 12 soldats du 10ème régiment. Respectez cette place. " Tout à côté : " Ici reposent 15 braves du 11ème régiment. Respectez cette place. " "Ici 3 officiers... ", illisible. Beaucoup d'autres épitaphes effacées...

          Je m'avance lentement, et tout le long du fossé putride creusé à travers ces fosses communes, je vais récitant cette litanie héroïque. Des membres putréfiés, des lambeaux de capotes émergent de tous côtés : pas un pied de ce sol qui ne soit devenu sépulture. Et cette terre grasse et verdie qui cimente les cadavres est elle-même cadavéreuse.

          Un avant-bras saille d'un pare-éclat. La main toute noire s'avance au milieu de la tranchée et les doigts crochus se crispent tout écartés... Plus loin une bombe, en défonçant le parados, vient d'exhumer une tête à demi scalpée qui s'écrase contre les clous d'un brodequin. Je m'approche : une face immonde. Plus de narines : l'os est à jour. Les fourmis grouillent sur les gencives découvertes et dans les orbites vidées. Entre les dents rapprochées pénètrent et sortent des mouches vertes. Un poignard allemand traverse de part en part le cou charbonneux. L'extrémité, recourbée comme celle d'un cimeterre, apparaît derrière l'oreille gauche qui pend toute décollée. Au dessus du sein droit, près de la clavicule, deux trous dans la capote jaune bleue. Ces cavités sont étroites comme celles d'un coutelas ; le sauvage a dû frapper plusieurs fois pour terrasser son adversaire...

          Parvenu au bout de la galerie macabre, j' explore le terrain : nos " défenses accessoires " sont broyées. Plus de réseaux barbelés, plus de chevaux de frise comme dans la somme; et les Allemands à trente pas. C'est la région des mines, des torpilles et des corps à corps. Combat de grenades, massacres au couteau, éruptions de volcan.

          Je passe la matinée à reconnaître mon nouveau secteur et rentre dans une bauge où fourmillent des cloportes.

          Une fusillade grésille vers la gauche : on dirait des feux follets sur un cimetière. Mais la voila qui se rapproche tout près de nous. Un barrage s'allume devant le 3ème bataillon : attaque.

          Nous sommes de nouveau sous l'avalanches des torpilles. Elles s'engloutissent dans ces monceaux de putréfaction et leur explosion gigantesque fait sauter avec les croix des haillons fétides et des tronçons de cadavres. Tantôt voûtés, tantôt redressés, nous les voyons jaillir dans la clarté phosphorescente. Des coups de vent méphitiques nous brûlent le visage, des effondrements nous assomment. Je cours de pare-éclat en pare-éclat, frappé par de lourds débris, glissant sur des viscosités infectes, trébuchant sur des éboulements... Projeté au sol par un coup de foudre en me relevant, je tressaille, quelqu'un m' agrippe dans le dos : la main noire.

          La nuit se passe à refaire les parapets, à enfouir inlassablement les restes misérables que ces chacals déterrent aussitôt.

          Enfin les bras rompus, les nerfs élimés, j'essuie mes mains gluantes et vais me reposer avec mes fossoyeurs. Ecoeuré de ma bauge, je préfère la tranchée, et calant mon sac contre les brodequins d'un trépassé, j'ai dormi là tout un matin comme un cadavre...

          Brusque réveil sous l'écrasement d'un minen. Un képi rouge gisait à mes pieds. Il était rempli de limon jaune et de morceaux de crâne plaqués de cheveux. Je me suis rappelé avoir senti tomber sur moi un bloc de terre... mais quel sommeil !

          En courant vers les factionnaires, je me souille au passage à des viscères bleus qui pendent d'une crosse brisée. L'orgie des bombes ne cessait pas. Le parapet était déchiré sur une longueur de cinq mètres et les balles cinglaient la travée découverte. Dans la paroi éventrée, à travers des haillons de sacs à terre, j'aperçois deux bustes étroitement collés. Un visage livide qui semble encore vivant s'écrase sur un autre visage couleur de jais.

          Vers midi, le ciel est vert. Ces blocs de pourriture sans cesse bouleversés fermentent sous le torride soleil. L'atmosphère est tellement chargée de déchiquetures putrides qu'elle semble devenu poussière de cadavre. Des haut-le-coeur nous suffoquent pendant nos repas. Le pain, la viande, le café, tout sent le cadavre, tout en est saturé. Pour ne pas respirer ces bouffées nauséabondes, qui par instant font défaillir, je fume jour et nuit du tabac anglais.

" Paroles d'un revenant " de Jacques D' Arnoux.

 

Clip_7

 

 

          Les circonstances de sa disparition nous sont expliquées dans une lettre envoyée en juillet 1916 par un de ses camarades :

 

           Quand nous sommes partis à l'assaut, votre frère François était à côté de moi mais au moment d'arriver aux fils de fer allemands j'ai été séparé de lui ; et le soir j'ai demandé aux autres camarades s'ils avaient vu François et l'un d'eux m'a dit l'avoir entendu pousser un cri et porter la main au côté. Nous avons été obligés à ce moment de battre en retraite vivement pour ne pas être tous tués et c'est avec beaucoup de chagrin que je n'ai pas vu revenir François. Je n'ose vous dire d'espérer, je comprends très bien vos souffrances et votre incertitude mais à mon grand regret je ne puis vous donner d'autres renseignements. Je suis à Aix les Bains en traitement pour une troisième blessure attrapée à Verdun. Je ne puis demander à d'autres camarades car il n'en reste plus de ceux qui était avec nous à cette époque. Vous me demandez l'endroit où il est tombé, cela je puis vous renseigner à peu près : c'est au lieu dit " butte de Souain " à droite de la route de Châlon, à Vouziers, sur une hauteur où nos lignes sont encore. Je pense que si votre frère est mort les Allemands ont dû l'enterrer à cette endroit.

          Croyez, chère Madame, qu'il m'est fort pénible de ne pouvoir vous apporter aucune certitude, je vous plains de tout mon coeur mais je puis vous donner une consolation, je puis vous assurer que François est tombé en brave et en bon chrétien.

          Je garde toujours un pieux souvenir de ce bon ami et je vous envoie mes meilleurs sentiments.

J. Voinot, hôpital auxiliaire 105, Aix les Bains.

 

 

carte

 

 

carte butte d Souain

        Deux jours après, le 1 octobre, le général PETAIN fera suspendre les combats en raison des pertes trop importantes et d'une consommation de munitions insoutenable.

          François repose désormais dans la crypte du monument ossuaire de "la Ferme de Navarin" (Marne). Loin de Quessoy, loin de ses parents, loin de sa Françoise.

          A ses côtés, quelques 10 000 camarades tombés comme lui sur le champ de bataille, dans les proches environs. 10 000 corps, la plupart n'ayant pu être identifiés, des restes généralement anonymes.

 

monument

 

 

          A Morgan, la plaie sera dure à cicatriser. François gardera à tout jamais une éternelle jeunesse sur les quelques photos aujourd'hui jaunies et dans la mémoire des siens. Sa fiancée tiendra promesse, elle continuera d'attendre un improbable retour, quitte à rester vieille fille.

          Piètre consolation, en novembre 1922, la Nation lui décernera une Croix de Guerre avec palme pour service rendu. Une douloureuse récompense posthume qui ne fera que raviver la blessure.

 

croix de guerre

         

           A Quessoy, 155 soldats ne rentreront pas. Quelques disparus comme François, le plus grand nombre mort au combat, "tué à l'ennemi" selon la formule consacrée, d'autres encore de maladie ou de suites de blessures. Chacun leur histoire...

 

archive

 

 

 

Monument_aux_morts

" Mort pour la France "