Le vendredi 20 octobre 1944, Alphonse PECHEUR du village des Forges en lisière de la forêt de Lorge décide d'aller couper de la fougère pour ses bêtes. Faucille à la main, il monte vers le lieu-dit la Butte Rouge non loin de sa petite ferme . L'endroit est déserté depuis que les allemands, fuyant l'été dernier l'avancée des américains, y ont soit disant posé des mines et interdit l'accès. La fougère devrait y être belle et abondante, le jeu en vaut la chandelle. Fin observateur, il fera attention où mettre les pieds. 

 

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Chemin menant à la Butte Rouge

         

          Alphonse ne s'est pas trompé. Un foisonnement de fougères l'attend. Il n'a plus qu'à se mettre au travail.
          Soudain, quelque chose l'intrigue. Il remarque au sol des creux suspects. Etonnamment la terre n'y est pas recouverte d'humus comme ailleurs. Des mines ? Un dépôt de munitions abandonné par les allemands lors de leur débâcle ? Poussé par la curiosité, il s'approche prudemment, s'agenouille, gratte délicatement la terre, sent, et là, comprend.
          Ce vendredi, deux fosses contenant 6 cadavres seront découvertes.

          Une semaine plus tard, d'autres fosses plus importantes sont mises à jour. Des prisonniers allemands sont chargés de la macabre besogne d'exhumer les corps déjà en état de décomposition avancée.

 

prisonniers allemands

 

          En quelques jours on atteint le nombre effroyable de 54 cadavres (plus 1 découvert en 1948) ensevelis à une soixantaine de centimètres, jetés là, sans cercueil ni soin, les uns sur le côté, les autres sur le ventre, le dos. 
          Médecins légistes et enquêteurs appelés sur place ont constaté après examen que les victimes ont toutes été atrocement mutilées par des actes de torture avant d'être pour la plupart fusillées ici même, quelques-unes pendues à une grosse branche que l'on identifie à l'usure de l'écorce. Les décès remonteraient à juin et juillet, la grande hécatombe se situant le 14 juillet.


          

 

          Jean PINAULT est né à Nanterre en 1922. Un an plus tard, la famille s'installe à Jouy en Eure et Loire où le père fonde un atelier de menuiserie. Jean fréquente l'école du village. Sa vive intelligence le fait remarquer de son instituteur qui conseille aux parents d'envoyer leur fils à Chartres poursuivre ses études. 
          Bachelier en 1940, il entre ensuite à l'Ecole Centrale des Arts et Manufactures (école d'ingénieurs) à Paris alors occupé par l'armée allemande. Cependant, en juillet 1943, il reçoit l'ordre de la kommandantur de se rendre en Allemagne pour le service de travail obligatoire. Là bas, comme beaucoup d'hommes sont partis combattre en France, il manque cruellement de main-d'oeuvre. Rien de plus facile que de réquisitionner du personnel à pas cher en terre conquise. Voulant se soustraire à cette obligation, Jean prend une tout autre direction. Il décide de se rendre en Bretagne où un cousin, habitant Saint Brieuc, se charge de lui procurer un hébergement.

 

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          C'est ainsi que Jean PINAULT, muni de faux papiers, arrive à Quessoy. Il est logé chez les CHEREL, à la sortie du bourg en direction de Moncontour. Il s'intègre bien à la famille et se fait rapidement des amis. Il travaille dans la scierie de Monsieur CHEREL et n'hésite jamais à proposer son aide dans les fermes alentours.
          Mais Jean n'est pas venu en Bretagne juste pour éviter le S.T.O. Il veut aussi faire oeuvre utile pour hâter le départ de l'ennemi. A Paris, il faisait déjà parti d'un réseau de résistance.  Il ne tarde donc pas à rejoindre l'organisation armée du secteur de Saint Brieuc (FTP). Au sein de ce groupe, une de ses fonctions sera d'assurer les liaisons entre l'état-major et les maquis. Il fabriquera également de fausses cartes d'identité, aidera les réfractaires et réalisera pour Londres le plan du camp allemand de Bel-Air en Trébry. A Quessoy, il entre en contact avec des patriotes, recrute des hommes qu'il forme et organise un groupe avec lequel il entreprendra de nombreuses missions périlleuses : Le Groupe FFI de l'Armée Secrète de Quessoy.

          

          Dimanche 9 juillet 1944, Jean PINAULT rejoint des résistants au bourg de Hénon. Ils doivent mettre au point les derniers préparatifs de réception d'armes devant être parachutées la nuit même. Pour joindre l'utile à l'agréable, ils mangent ensemble chez Pierre DAVY, un des leurs.
          Soudain, vers midi, un nombre important d'allemands cerne le bourg. Ils fouillent chaque maison, en extraient tous les hommes et les rassemblent sur la place de l'église. A la sortie de la messe, les homme au dessus de quinze ans sont également retenus, les femmes et enfants libres de rentrer chez eux.
          Chez Pierre DAVY, l'équipe est réunit autour de la table quand un groupe de soldats dirigés par un officier se présente à la porte. Malgré une tentative de fuite par les jardins, Jean et ses camarades sont arrêtés et conduits avec les autres sur la place.
          Mis au courant par un dénonciateur, les allemands recherchent des résistants. Bien renseignés, ils connaissent des noms, sont au courant de nombreux faits. Jusqu'à la tombée de la nuit, ils vérifient les papiers, enquêtent et questionnent. Après triage, ils gardent 24 personnes qui, mains ligotées dans le dos avec du fil de fer, sont chargées dans des camions puis emportées. Direction Moncontour puis Uzel dont le nom seul fait frémir.

 

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  Ancienne école d'Uzel réquisitionnée par la Gestapo, aujourd'hui mairie

 

          L' école communale d'Uzel a été réquisitionnée et transformée en prison et salles d'interrogatoires. Une équipe composée de miliciens bretons et d'allemands maltraitent et torturent pour extorquer des informations sur le maquis.

          Le 14 juillet 1944, en fin d'après-midi, le secrétaire de mairie et le receveur de poste remarquent de l'agitation dans la cour de l'école. Mains attachées, des prisonniers sont poussés brutalement dans des camions par des SS. Puis le convoi prend la direction de L'Hermitage-Lorge. Nul ne sait vers quel destin funeste. 

 

 

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 Plaque commémorative sur un mur du bâtiment 

 

          Samedi 28 octobre 1944, Forêt de Lorge.

          La nouvelle de la sinistre découverte se propage rapidement. Les familles et amis de résistants arrêtés par les allemands affluent vers la Butte Rouge. Sans nouvelles de leurs proches, tous craignent de retrouver un des leurs parmi les cadavres assemblés. Des scènes déchirantes se succèdent. Ici un homme gémissant reconnaît ses deux fils. Plus loin, on soutient une mère éplorée devant le corps de son enfant.
          Charles ETESSE arrive de Saint Brieuc. son jeune cousin Jean PINAULT a disparu depuis qu'il a été arrêté avec d'autres résistants à Hénon le 9 juillet. Passant en revue les corps en partie putréfiés, il finit  par l'identifier notamment grâce à une bague d'argent ornée d'un motif breton qu'il gardait toujours au doigt. L'autopsie a révélé une mort par pendaison.
          

          

 

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Stèle érigée à l'endroit où a été découvert le corps 

 

 

          Après les obsèques nationales qui se déroulèrent à L'Hermitage-Lorge le 3 novembre 1944, Jean PINAULT fut inhumé le 5 décembre 1944 dans le cimetière de Jouy, sa ville d'origine.

          Le 11 juillet 1945, la "Médaille de la Résistance" a été remise à titre posthume à son père par le général De Gaulle.

          A Quessoy, une stèle sera posée en son honneur le 21 octobre 2022 dans la rue qu'il a habitée et qui porte aujourd'hui son nom.

 

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Rue Jean Pinault