21 août 1916, prison militaire de Rennes.

cour

                                                                      Lagrée, fatigué par une mauvaise nuit de cauchemars, finit quand même par s'endormir profondément sur sa paillasse. Il n'est pas encore 5h00 quand le bruit sec de la grosse serrure claque bruyamment sans pour autant le tirer de son sommeil. On le réveille. Il se redresse aussitôt, s'assoit sur le bord de sa couche. Il est très calme. Dans la cellule exigüe, pénètrent alors les autorités accompagnées de Maître Bily, son avocat, et de L'abbé Carré, l'aumônier de la prison.
"Lagrée, votre recourt en grâce a été rejeté. Il faut avoir du courage. Avez-vous quelques déclarations à faire ? "
Le jeune condamné répond négativement au capitaine-rapporteur Dauvillier qui rajoute avant de se retirer :
"C'est bien, je vous confie aux bons soins de Monsieur L'Aumônier."

          Maintenant seul avec l'abbé Carré, il se confesse à lui. Il entend la messe, récite le Confiteor puis communie. L'émotion est nettement palpable dans la petite pièce sombre. Les deux hommes ont à peine le temps de discuter qu'une voiture arrive et stationne dans la cour intérieure. On y fait monter Lagrée toujours accompagné du prêtre et le véhicule, escorté d'un groupe d'artilleurs à cheval, repart dans le brouillard matinal sur la route de Saint-Jacques.

garde

 

 

            Quelques mois plus tôt, le 5 décembre 1915, gare de Cherbourg. Pierre Lagrée suit à pas lents le corbillard qui emmène son camarade Edouard Bitel. Le long du quai, un train l'attend pour un retour prématuré au pays, un dernier voyage. Le malheureux a été lâchement assassiné. Son cadavre a été retrouvé dans un champ proche du cantonnement militaire. Assassiné pour un maigre butin, un peu d'argent, un portefeuille, un porte-monnaie. Parfois, la vie ne vaut pas chère. Le crime reste impuni. Il a été mis sur le compte de soldats coloniaux partis dès le lendemain sur le front.

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Pierre Lagrée en tenue militaire

(Photo Ouest-Eclair)


          Tiré à quatre épingles dans son uniforme d'infanterie, Pierre semble très affligé. Il a tenu à porter lui-même la gerbe offerte par la compagnie. Avant le départ du convoi, il prononce quelques paroles émues devant le cercueil de ce frère d'armes avec qui il s'entendait si bien. Arrivé ensemble le même jour, huit mois plus tôt, à Fermanville, ils ne se quittaient plus. Impossible de voir l'un sans l'autre. Bien qu'Edouard fut l'aîné de 3 mois, ils venaient de fêter ensemble leur 19 ans. Puis, il reçoit le baiser reconnaissant de la pauvre mère en deuil venu chercher le corps de son fils chéri. A sa prochaine permission, c'est sûr, il rendra visite aux parents de Bitel à Jugon avant de retrouver la famille à Quessoy.

Bitel

 Vitrail représentant Edouard Bitel

(Eglise de Jugon)

 

 

            Fin décembre 1915. La permission tant attendue est enfin accordée. Comme il se l'était promis, Pierrre passe d'abord chez les Bitel à Jugon puis rentre à Quessoy, à Tournebride, où se trouve la maison familiale.

 

Tournebride

Maison familiale des Lagrée à Tournebride 

(Photo Ouest-Eclair)

                                                                     Il va pouvoir passer les fêtes avec ses parents et ses deux jeunes frères si fiers de lui, le baroudeur, le beau et vaillant soldat. Des fêtes qui se veulent heureuses malgré ces temps de guerre. Cela fait plusieurs années déjà que les Lagrée ne se sont pas retrouvés tous ensemble pour une si bonne occasion.

           Dès tout jeune, Pierre manifeste des goûts d'indépendance et un désir de vie large et facile. Il s'est fait renvoyer de toutes les fermes des environs où on essayait de le placer comme valet. On le dit voleur. Il est aussi violent, sa propre mère encaisse sans rien dire des brutalités répétées. Tant et si bien qu'à l'âge de 14 ans, il décide de s'engager comme mousse et part fin 1910 sur un voilier pour la grande pêche dans les eaux de Terre-Neuve. Cinq mois après, dégoûté de la dure vie de pêcheur, il déserte le bateau, vole une annexe et regagne à la rame le rivage canadien tout proche. Là, il réussit à se faire enrôler sur d'autres navires de liaison et de commerce. Il ne faudra pas longtemps pour le fatiguer de la navigation. En 1913, il se rend par chemin de fer à Buffalo, près des célèbres chutes du Niagara, où il travaille pendant quatre mois comme garçon d'hôtel. Puis on le retrouve ensuite à Cincinnati dans l'Ohio où il mène grand train. Quand la guerre éclate en août 1914, il travaille dans une ferme à Arcade, dans l'état de New York. Il n'a pas la moindre intention de regagner la France, quitte à passer pour un déserteur, mais les instances réitérées de sa mère le poussent à réintégrer la patrie en 1915.

            A son retour, il a bien changé le petit Lagrée. Son allure fière, ses airs de tout savoir, tout connaître, sa façon de se vêtir à la mode "yankee". Jusque son accent, car il parle désormais couramment anglais. Tout cela fait que, à Quessoy, on ne l'appelle plus que "l'Américain". La famille Lagrée jouit d'une très bonne renommée mais ce Pierre, tâche noire, reçoit le blâme des Quessoyais. Comme prévu, les fêtes se passent à merveille et Pierre apprécie son séjour chez les siens. Mais ce qu'il aime par-dessus tout : se pavaner dans le bourg avec ses airs de m'as -tu-vu.

 

Lagrée USA

 Photo souvenir des USA de Pierre Lagrée

 

            4 janvier 1916. Vers 1h00, un groupe de quelques personnes rentre au bourg après avoir passé une veillée chez des proches. Arrivées devant la ferme isolée des Avarieux (où se situe actuellement la salle de tennis), elles sont intriguées par la porte restée béante malgré la nuit glaciale. Soudainement, c'est la stupeur. Près de la maison, au fond d'une douve, le corps sans vie de la femme Monvieux baigne dans une mare de sang.

 

Les Avarieux 1

Les Avarieux 2

Ferme des Avarieux

(Photo Ouest-Eclair)


                                                         Jeanne-Marie a 36 ans. Son mari a été mobilisé et se trouve en ce moment sur le front. Elle vie donc seule avec ses deux enfants : Anne-Marie, âgée de 8 ans, et Joseph, 4 ans.
            L'angoisse au ventre, on appelle les enfants, on se met à leur recherche, sans aucun résultat. A 7h00, l'horreur est à son comble. Au bord d'un chemin creux menant vers la route de Saint Carreuc, une fillette du bourg vient de retrouver Anne-Marie et Joseph. A 20 mètres l'un de l'autre, les deux petits corps ensanglantés gisent dans la rosée blanche du matin, la gorge tranchée.

 

un crime horrible

 

            La gendarmerie, aussitôt informée, accourt et examine l'intérieur de la modeste ferme. Deux portes, l'une pour la partie habitation, l'autre pour l'étable où loge paisiblement une vache. Au dessus, un grenier se cache sous la toiture. On y accède qu'à l'aide d'une échelle. Dans l'unique pièce, éclairée par une seule fenêtre, deux lits, une armoire, une table, une grande cheminée. Par manque de cellier, deux fûts sont alignés le long du mur de chaux. L'aspect est pauvre, ce qui est courant dans la région. Sur la table encore dressée, un reste de soupe dans une écuelle, une bolée de cidre à moitié pleine, montrent que la petite famille dînait au moment du drame. L'armoire a été fouillée. On n'y retrouve qu'un porte-monnaie vide alors que l'on sait que Jeanne-Marie venait de toucher son allocation soit 50 francs (équivalant à 125 euros actuels). Elle avait fait le matin même le voyage à Moncontour pour la récupérer.

            Au bourg, la terrible tragédie occupe tous les esprits. L'opinion publique va bon train et chacun y va de ses hypothèses.
            Sur la seule foi de certains ragots, les gendarmes ne tardent pas à soupçonner un journalier de 44 ans nommé Guillaume PRUAL. Ils ont, pensent-ils, réuni assez de présomptions contre lui. Il habite tout près des lieux et a disparu depuis l'affreux drame. Un drame certainement dû à l'alcool, l'individu ayant un sérieux penchant pour la bouteille. De plus, il ne s'entendait pas avec les Monvieux. Prual est retrouvé et arrêté malgré ses protestations d'innocence. C'est alors qu'il prétend aux enquêteurs se trouver à Maroué le soir du 3 janvier. Après renseignements, l'alibi est avéré et le suspect remis en liberté.
            Le lendemain, on découvre deux bicyclettes abandonnées sur le bord de la route près d'Yffiniac. Une nouvelle piste ne menant à rien et vite abandonnée. Il se révélera qu'elles ont été abandonnées au cours d'une promenade par deux militaires enivrés.

            Pendant ce temps, Pierre Lagrée, lui aussi, semble mener l'enquête. Il se permet même de donner quelques noms de personnes suspectes aux policiers. Comme à son habitude, il va, vient, remue beaucoup d'air. Jeanne-Marie Monvieux était non seulement une proche voisine mais également sa marraine. Il se sent donc dans le devoir de se charger des démarches pour l'inhumation, organise les veillées funèbres et y assiste dans un profond recueillement. Le 5 janvier, au matin, il quitte Quessoy pour rejoindre son régiment à Fermanville.

 

Fermanville

 

 

            Quelques jours après l'enterrement. Le 10 janvier, une lavandière vint trouver les inspecteurs pour leur faire une révélation des plus intéressante. Le 4 janvier, au lavoir des ruisseaux où elle travaillait au côté de Jeanne, la mère du jeune Lagrée, elle a vu celle-ci laver à grande eau les effets militaires de son fils. Elle leur dit également avoir remarqué que, le lendemain du drame, Pierre portait des traces de griffures sur le visage. D'après lui, elles étaient dues à une promenade dans la campagne en traversant un fourré trop épais.

            Les enquêteurs se transportent alors à Fermanville. Au cantonnement du 1er colonial, ils questionnent le soldat, le fouillent. C'est ainsi qu'ils découvrent dans ses affaires 42 francs. Or, après renseignements pris auprès de sa famille, il ne peut disposer plus de 27 francs.
            Interrogé avec vivacité sur la provenance de cet argent, Lagrée pâlit, se trouble, bafouille des explications plus ou moins loufoques. Pour les griffures marquant son visage, il n'est plus question de ronces mais d'une chute de bicyclette.
            Les enquêteurs pensent tenir enfin le coupable et le gardent à leur disposition.

            Pendant ce temps, à Tournebride chez les Lagrée, les gendarmes, explorant les abords de la maison, retrouvent des débris de souliers dissimulés sous des fagots. Ces souliers semblent correspondre aux traces relevées le lendemain du crime près de la ferme des Monvieux, des souliers civils à semelle lisse, sans clous, modèle peu courant à la campagne. Une nouvelle présomption contre le suspect.

            On décide de transférer Pierre Lagrée de Fermanville à Saint Brieuc pour l'y mettre à disposition du juge chargé de l'instruction. Escorté par les gendarmes, Lagrée est envoyé à Cherbourg puis prend place avec ses gardiens dans le train en partance pour Saint Brieuc. Pendant le parcours, les gendarmes surprennent leur prisonnier qu'ils ont autorisé à aller aux toilettes, s'efforçant d'enlever sur sa capote bleu, une tache de sang encore bien apparente en dépit de plusieurs lavages.

 

 l'égorgeur de Quessoy est arrêté

 

 

 

            13 janvier. Après avoir nié désespérément, il finit enfin par avouer le triple meurtre :

"Dans le courant de l'après-midi du 3 janvier, j'ai rencontré ma marraine dans le bourg. Elle m'a demandé de lui payer un coup de cidre. Je lui ai répondu que je n'avais pas d'argent. Ayant du cidre chez elle, elle m'a invité à passer si je voulais. La nuit tombée, je me suis décidé à y aller.
 A mon arrivé, elle soupait avec ses enfants. Elle les a envoyés faire une course au bourg, acheter une mèche pour la lampe à pétrole et des allumettes. Je suis resté seul avec elle boire une bolée et bavarder amicalement. Mais, tout en causant, j'ai dans un geste malencontreux renversé ma bolée qui s'est brisée sur la table. Furieuse, Jeanne-Marie s'est levée et m'a giflé. J'ai tout de suite vu rouge. J'ai saisi un bâton qui se trouvait à ma portée et j'ai frappé. Le sang a coulé, ce qui m'a surexcite davantage encore. J'ai frappé, frappé encore, comme un enragé. Elle parait les coups comme elle pouvait. Elle s'est enfuie par l'étable. Elle courait en hurlant. Moi, j'étais sur ses talons. J'étais impatient de la rattraper car ses cris pouvaient attirer l'attention des voisins. Je suis parvenu à la rejoindre sur le chemin et là, je l'ai terrassée. Elle se défendait désespérément à coups d'ongles et à coups de pieds. Elle m'a griffé le visage. Elle était très vigoureuse. J'ai dû pour en finir l'égorger avec une serpe que j'avais prise au passage."
            Après une courte pose, Lagrée poursuit ses aveux :
"Ensuite, je suis revenu à la ferme. J'ai fouillé partout, la huche, les tiroirs, l'armoire. Puisque j'avais commis un meurtre, il fallait au moins en profiter. Jeanne-Marie devait avoir des économies. J'ai cherché partout sans trouver autre chose qu'un porte-monnaie contenant 50 francs. Je les ai pris et suis parti après m'avoir laver les mains. Mais j'ai pensé que les enfants, en trouvant à leur retour du bourg leur mère assassinée, ne manqueraient pas de me désigner à la police. Alors, j'ai décidé de faire disparaître ces dénonciateurs possibles. Je me suis embusqué sur le sentier et quand les enfants sont arrivés, je me suis jeté sur eux. J'ai égorgé d'abord Anne-Marie puis le petit Joseph. J'ai ensuite traîné les corps par les pieds jusqu'en bordure d'un champ."

            Lagrée affirme qu'il n'a pas eu pour commettre son forfait aucun complice. Dans ses aveux, il s'efforce surtout d'établir qu'il n'a pas prémédité son triple crime. Ce n'est pas l'avis du magistrat qui décide de procéder à une reconstitution.

 

Lagree 1

 Photo anthropométrique de Pierre Lagrée

 

            16 janvier. Lagrée, extrait de la prison de Saint Brieuc, est conduit par le train jusqu'à la gare de Meudon en Quessoy. Quatre gendarmes de Saint Brieuc renforcés de deux gendarmes de Moncontour escortent l'assassin. Pendant les deux kilomètres qui séparent la petite gare du bourg, Lagrée est hué, menacé par la population assemblée au bord de la route. Certains lui crachent au visage.
           En passant à Tournebride, devant la maison familiale, les gardiens autorisent Pierre à embrasser sa mère. Il lui tend les bras mais elle le repousse.
"On n'embrasse point les assassins." dit-elle.
La pauvre femme éclate en sanglot tandis qu'on emmène celui qui avait été son fils, désemparé.

            Arrivé aux Avarieux, Lagrée retrouve le Parquet de Saint Brieuc et la brigade mobile devant la ferme des Monvieux. Menottes aux poignets, il indique les gestes accomplis lors de la soirée tragique. Il décrit précisément les derniers instants de ses victimes.
            La reconstitution terminée, pour soustraire l'assassin à la fureur de la foule, il faudra réquisitionner une voiture pour le ramener directement et sous la protection des gendarmes à la prison de Saint Brieuc.

 

 

assassin de Fermanville

 

            La presse, tant régionale que nationale, s'est bien sûr emparée de l'affaire du triple meurtre de Quessoy. Quand elle révèle que l'auteur du crime est un soldat nommé Pierre Lagrée, les Bitel, à Jugon, sont littéralement sciés. Sous le choc, ils ne peuvent s'empêcher de faire certains rapprochements avec le meurtre non élucidé de leur fils. Aussitôt, ils en font part à la police qui s'empresse d'aller ré-interroger Lagrée. Dans sa cellule, le prisonnier émet des protestations indignées :
"Assassiner Edouard Bitel ? Mais c'était mon meilleur ami." S'exclame t-il.

            On va alors confronter Lagrée avec le soldat Auffret, lui aussi un pays mobilisé à Fermanville. Il va déclarer que, dans les journées précédant l'assassinat de Bittel, Lagrée disait avoir perdu son portefeuille. Le lendemain du meurtre, il annonçait l'avoir retrouvé. Ce portefeuille, retrouvé sur lui lors de son arrestation, est posé bien en vue sur une table et on fait rentrer un autre témoin : Monsieur Bitel père. A peine l'a-t-il aperçu qu'il s'écrit :
"C'est le portefeuille de mon fils. Je suis formel, je le reconnais."
            On interroge également un cabaretier des environs. Il se souvient que Lagrée, quelques jours après, paya ses consommations avec une pièce de 10 francs en or. Justement, Bitel en possédait cinq qu'il avait, du reste, eu le tort de montrer complaisamment un peu à tout le monde. Lagrée va pour se défendre raconter encore une histoire rocambolesque. Une histoire de bandits masqués qu'il aurait rencontrés. Ces malfrats lui avouèrent avoir abattu le malheureux Edouard. Pour payer son silence, ils lui donnèrent deux pièces d'or, le portefeuille, un briquet et une rouleuse à cigarette.
            Bien entendu, les enquêteurs ne croient pas un mot de cette version. L'interrogatoire continue et, le 6 février, après une énième confrontation, effondré, Lagrée craque. Il avoue face aux parents de Bitel. Il avoue sans restrictions avoir de ses mains assassiné Edouard.
"Quand j'ai su que mon camarade Bitel avait reçu de ses parents cinq pièces de 10 francs en or, je n'ai plus eu qu'une pensé : me les approprier. Il me fallait de l'argent. Ne voulant pas aller au front, j'étais décidé à déserter et repartir pour l'Amérique. En me promenant avec lui le soir du 2 décembre, je lui ai demandé gentiment de me prêter de l'argent. Il a refusé net d'un ton sec en esquivant un geste de défense comme s'il se méfiait de moi. Il me prenait donc pour un voleur ! Moi, son ami ! Hors de moi, j'ai ramassé un caillou et je l'ai frappé à la tempe. Il s'est écroulé. Puis prenant mon mouchoir, je l'ai passé à son cou et j'ai serré, serré. Il est mort en quelques secondes. J'ai alors fouillé ses poches. J'y ai trouvé un porte-monnaie contenant comme je savais les cinq pièces. J'ai fait main basse sur ce porte-monnaie et aussi sur un portefeuille qui ne contenait que sa photographie et quelques papiers. J'ai ensuite traîné le corps jusqu'au champ où il a été découvert au matin du 4 décembre."

            En attendant sa comparution, Lagrée est incarcéré à Saint Brieuc jusqu'au 16 avril, date où le dossier est adressé au Parquet militaire devant désormais instruire l'affaire. L'assassin est alors transféré à la prison militaire de Rennes. Son passage devant le Conseil de Guerre est prévu pour le 25 juillet.

 

 

            14 juillet, prison militaire de Rennes. Pierre fait sa promenade quotidienne dans la cour sous la surveillance d'un gardien. Promenade qui n'en a que le nom. Rien à voir. Rien à entendre. Rien à faire sinon un pas devant l'autre, un pas après l'autre. Longer au plus près les hauts murs en pensant ainsi agrandir l'espace. La maigre distraction n'empêche pas Lagrée de ruminer. La date de comparution approche. Il connaît déjà la sentence. Il sait que pour ses crimes il mérite la peine de mort. Il a peur. Il voudrait sauver sa peau. N'ayant plus rien à perdre, il ne pense qu'à s'évader. Il y a quelques jours, à force de frottements sur le sol de sa cellule, il a réussi à transformer une cuillère en véritable poignard. Mais ses geôliers ont trouvé l'arme sur lui et s'en sont emparée mettant fin à ses illusions.

drame prison

 


             Il est 18h00, cela fait déjà une demi-heure que Lagrée arpente quand le maréchal des logis Le Bourdonnec et le territorial Redon viennent le chercher pour le ramener dans sa cellule. Dans le couloir la reliant à la cour, Le Bourdonnec est en tête tandis que Redon ferme la marche. Arrivé devant la lourde porte, Le Bourdonnec se baisse pour introduire la clé dans la serrure. C'est à ce moment précis que Lagrée se retourne brusquement et assène deux violents coups sur le crâne de Redon. Assommé, le territorial tombe. Le prisonnier se jette alors sur lui et rapide comme l'éclair lui arrache son fusil. Le Bourdonnec, surpris par la manoeuvre, se retourne mais dans son mouvement, perd l'équilibre. Lagrée, profitant de cette mauvaise posture, le frappe aussitôt de quatre coups de baïonnette au ventre. En entendant les cris poussés par le maréchal des logis, le gardien-chef  descend promptement de l'étage supérieur et arrive à temps pour maîtriser le meurtrier. Avec l'aide d'un autre gardien et d'un détenu accourus en renfort, il est empoigné et réintégré dans sa cellule. Redon n'est que légèrement blessé à la tête. Quant à Le Bourdonnec, il a les côtés transpercés mais, fort heureusement, l'abdomen n'est pas atteint.

 

 

             25 juillet, rue Saint Hélier à Rennes.

porte conseil

                                                            Dés midi, une grande affluence attirée par l'affaire Pierre Lagrée attend l'ouverture du Conseil de Guerre. A 13h15, la porte s'ouvre enfin et il ne suffit que de quelques minutes pour remplir la salle. Devant la table du Conseil, ont été placées, dans deux grandes caisses en bois, différentes pièces à conviction. On aperçoit des chaussures, des vêtements militaires, des vêtements d'enfants que l'on imagine encore tâchés de sang. Appuyée sur la table réservée à la presse, on peut voir la bêche qui servit à donner les premiers coups.

             La salle est maintenant archi-bondée. Lagrée entre, encadré de deux gendarmes. Il est blême. Il semble humble et timoré. On peine à s'imaginer qu'il est l'égorgeur de Quessoy, l'étrangleur de Fermanville. A 13h30 précise, le Conseil entre à son tour. Le colonel de gendarmerie Rouch, présidant l'audience, déclare la séance ouverte. Au banc de la défense, prend place Maître Bily, bâtonnier.

conseil

Conseil de guerre pendant une séance


             Pierre Lagrée est accusé de quatre assassinats, d'une tentative d'assassinat et de deux inculpations de vol. Pendant la lecture du rapport, si précis et détaillé qu'il durera plus d'une heure, la foule est houleuse. Aux passages les plus caractéristiques, des murmures emplissent la salle.
             Suit l'interrogatoire. Il se divise en quatre parties traitant premièrement des antécédents, puis chronologiquement, du crime de Fermanville, des trois meurtres de Quessoy, pour finir par la tentative d'assassinat de la prison militaire. Lagrée répond au président à voix basse, étranglée, assez peu assuré. Il s'efforce de paraître doux et paisible. En un mot, il donne l'impression de l'hypocrite le plus achevé.
             Le colonel Rouch remarque dés le début que l'accusé apporte de nouvelles variations à ses précédents dires :
-"Pourquoi êtes-vous parti pour la grande pêche en 1910 ?"
-"Mon père me battait."
-"C'est la première fois que vous parlez de cela. Vous avez eu une jeunesse qui ne faisait rien augurer de bon de votre vie, vous n'avez pas de casier judiciaire, mais votre mère a déclaré que vous avez commis tout jeune de légers larcins. Vous n'avez, en revenant d'Amérique, où vous êtes resté quatre ans, fait qu'obéir aux injonctions réitérées des vôtres. Pourquoi n'êtes-vous pas venu tout de suite, la patrie était en danger, vous craigniez donc pour votre vie ? Il n'y a que pour la votre que vous craigniez, dans ce cas."
Lagrée ne répond que par monosyllabes. 
             Pour le crime de Fermanville, l'assassin ne contredit que des détails assez puérils. L'interrogatoire devient beaucoup plus émotionnant avec la reconstitution du triple crime de Quessoy. Celle-ci est faite à mi-voix, sans la marque de la moindre émotion, d'une façon presque perverse. Il raconte du même ton les détails les plus atroces :
"J'avais rencontré la femme Monvieux dans la journée. J'ai été la voir le soir, elle préparait le dîner. Elle a été vexée par certains de mes propos, elle m'a frappé, j'ai répondu, et ayant peur de la justice j'ai frappé ensuite sans pouvoir m'arrêter.
Craignant toujours des témoins chez les enfants, j'ai couru après la petite fille avec son frère sous le bras, j'ai lâché son frère pour trancher la gorge de la petite, j'ai rattrapé après l'enfant abandonné par moi, qui s'était sauvé et pleurait en appelant sa soeur à l'aide, et je l'ai tué de la même façon."
Cet exposé cynique produit une longue impression dans l'auditoire.
             Pour ce qui est de l'attentat de la prison, Lagrée garde le mutisme.

             Vont se suivre à la barre plusieurs témoins.
             Nous verrons, entre autres, le père de la victime, Monsieur Bittel. Le malheureux parle sous l'empire d'une profonde émotion, avec des sanglots dans la voix. Il parle des protestations d'amitié de Lagrée, de l'échange de sa photographie avec celle de son fils, des lettres de condoléances écrites. Ses paroles font passer un long frémissement dans la salle.
             Puis Madame Gaillard qui assistât à la veillée mortuaire de Madame Monvieux et de ses enfants. Elle se rappelle l'attitude bizarre de Pierre Lagrée lors de cette soirée :
"Il gesticulait et parlait fort, se vantant de faire un mauvais parti aux assassins s'ils revenaient."
         
   Deux autres personnes de Quessoy précisent la conduite de Lagrée toute de dissimulation.

            Ensuite suivent les victimes de la tentative de la prison n'apportant aucun détail nouveau aux débats, ainsi que la déposition du gardien-chef.
            Monsieur le docteur Constenceau est le dernier témoin. Il a été chargé de l'examen mental de Pierre Lagrée. Son avis est que ce dernier a toute sa responsabilité : son intelligence est éveillée, sa fermeté est grande, il sait ce qui est bien et ce qui est mal.

             Le commissaire du gouvernement prend alors la parole. Dans un exposé clair et précis, il examine les faits qui, par leur seule évocation, constituent le plus terrible des réquisitoires. Les crimes sont reconnus.
"L'heure du châtiment a sonné. Nulle pitié ne peut être admise. La peine qu'a mérité Lagrée est la peine de mort." Le commissaire la requiert énergiquement.
             Maître Bily a la tâche plus que lourde de défendre l'assassin. L'honorable avocat ne discute pas les faits. Il attire l'attention des juges sur le manque d'éducation de son client, et conteste seulement les conclusions du docteur Constenceau. Un doute plane peut-être sur l'équilibre mental du jeune Lagrée.

              Le Conseil doit répondre maintenant à 23 questions. La délibération dure vingt minutes. A 21h55, exactement, les juges reprennent l'audience. Le colonel Rouch lit le jugement qui répond affirmativement à 21 questions, seulement négativement aux 2 questions de préméditation sur l'assassinat des enfants Monvieux.

 

 condamné

 

 

            Pierre Lagrée est condamné à la peine de mort. En vertu du Code militaire, le condamné doit être fusillé. Conformément à la loi, la lecture de la sentence est donné au condamné à huis clos. A la sortie, les personnes présentes ne remarqueront aucune émotion sur le visage de Lagrée.
             Pierre Lagrée aura 30 jours pour signer son recours en grâce. Ce qu'il fit le 5 août. L e 14 août, son pourvoir sera rejeté par le Président de la République Raymond Poincaré.

 

 

            21 août, polygone de Saint Jacques, Rennes. Il est 5h50. La voiture pénètre sur le champ de manoeuvre. Elle s'arrête au fond du carré de tir, tandis que les clairons sonnent "Aux Champs".
             Lagrée descend du véhicule, il est très pâle. Aussitôt entouré de Maître Bily, du capitaine Dauvillier, de l'abbé Carré et des gardiens chargés de sa personne, il est conduit au poteau d'exécution où se tient déjà en place le peloton.
             Pendant que Maître Dégrigny, greffier du Parquet militaire, lit à haute voix la sentence, le condamné s'entretien avec l'aumonier. L'ultime confession.
             Dauvillier s'adresse alors à Lagrée :
-"Lagrée, n'avez-vous pas de déclaration à faire ?"
-"Si mon capitaine. Je suis coupable de deux autres meurtres aux environs de New York. Je demande pardon aux hommes, à Dieu et à mon régiment." 
            
Se tournant vers son avocat, Lagrée le remercie. Puis il demande au sergent commandant le peloton d'être fusillé debout, les yeux non bandés. Mais le règlement s'y opposant, les gardiens lui posent le bandeau après l'avoir ligoté au poteau.
            6h00, tout va très vite alors. L'officier abaisse son épée, douze déflagrations retentissent. Puis une, isolée, le coup de grâce.
             Justice est faite.

poteau

 

 

fusillé

 

 

             A Quessoy, les affres de la Grande Guerre feront oublier cette horrible tragédie. Les nombreuses victimes innocentes de Verdun ou d'ailleurs, jours après jours, chasseront inexorablement de la mémoire la triste histoire de Jeanne-Marie Monvieux, d'Anne-Marie et de Joseph.
             La famille Lagrée, elle, n'oubliera pas. Elle se sentira salie à jamais par les méfaits perpétués par ce fils indigne. Le père, 52 ans, décède six mois après. Aura t-il supporté ce terrible fardeau ? Le jeune frère de Pierre, Marie-Ange, a 17 ans à l'époque des faits. Comme pour laver les crimes de son aîné, comme pour régler une dette qu'il croit devoir à la société, il s'engage dans l'armée en 1918. Son contrat terminé, il restera dans L'Est de la France où le rejoindra quelques années plus tard son petit frère André, de six ans son cadet. Seule la maman, Jeanne Berder, de son nom de jeune fille comme on a gardé l'habitude d'appeler les femmes mariées dans nos campagne, reste à Quessoy. Elle poursuivra tant bien que mal sa simple vie de lavandière, cet énorme poids sur ses frêles épaules, ne s'entretenant de son odieux fils que lors de rares instants de déprime, une sorte de confession soulageante. Début des années 50, elle partira à son tour dans l'Est, chez son fils André, où elle décédera à l'âge de 81 ans.
             Pour Jean-Baptiste Monvieux, mari et père des victimes de Quessoy, la vie continuera aussi. Il reviendra vivant du front et se remariera en 1919.

 

 

             Les histoires criminelles ont toujours fasciné l'opinion. De Landru à Seznec, de l'affaire Dominici à l'affaire Grégory, elles attisent notre curiosité, nous intriguent, nous font parfois frissonner. Elles animent la société dont elles sont un reflet. La littérature, la presse ou le cinéma ne se trompent pas, les exemples traitant du sujet ne manquent pas.
             Ma grand-mère avait 12 ans en 1915. Elle aurait pu être la petite fille qui découvrit les corps sans vie de Joseph et d'Anne-Marie. Certainement elle aussi très marquée par cette sordide histoire, l'a souvent racontée à ma mère qui me l'a rapportée à son tour.
             Jeanne, la maman de Pierre Lagrée travaillait chez mes grands-parents. Elle a laissé le souvenir d'une brave femme. Elle était très appréciée de toute la famille, surtout des enfants.
             Cette affaire a également défrayé la chronique. Les journaux de l'époque relataient quotidiennement les faits dans leurs colonnes.
             En ces temps de conflit, la famille Monvieux, le soldat Bitel, ne sont-ils pas eux aussi des victimes indirectes de la guerre ? A cause de cette guerre, Pierre Lagrée, poussé par une peur viscérale de la mort, n'a-t-il pas développé un instinct de survie bestial ? Cent ans après, je ne suis pas apte à juger. Je laisse donc chacun à ses réflexions.

 

 

             Huit mois après l'assassinat de Jeanne-Marie Monvieux et de ses enfants, le 11 août, un nouveau drame causait une grosse émotion dans la commune. Une jeune fille de 25 ans tuait à coup de hache sa petite nièce âgée de 20 mois. Mais ceci est une autre histoire...