Il y a quelques temps, une personne désirait me rencontrer pour avoir des renseignements concernant un certain Jean-Louis Rault, oncle de ma grand-mère. Très touché que quelqu'un puisse s'intéresser à ce personnage, je me suis replongé dans son histoire.

          Jean-Louis RAULT est né en 1860, à la Haute-Rue en Hénon, en bordure du chemin qui relie Quessoy à Moncontour. Il y passe une enfance paisible, entouré de ses parents et de ses trois frères : Pierre, François et le petit dernier Joseph.

Haute Rue

La Haute-Rue en Hénon

          La famille de paysans est unie et chrétienne, la vie est simple mais dure. Cela va forger Jean-Louis tant physiquement que moralement. Il devient un fils de la terre, large et carré, le visage aux traits accusés, le parler rude et franc. Au travail, il est toujours malgré son jeune âge, plein de vigueur et d'endurance. Mais, sous cette carapace se cache un coeur d'or et une âme sensible. D'ailleurs, le recteur de Hénon voit déjà en lui un homme d'église et lui propose d'étudier le latin au presbytère de la paroisse. Puis, avec l'accord de ses parents, l'adolescent quitte les travaux des champs pour entrer au petit séminaire de Plouguernevel.

plouguernevel

 Petit séminaire de Plouguernevel

 

          Les débuts de vie de pensionnaire à Plouguernevel furent pénibles à Jean-Louis. Son air bonhomme de paysan timide et perdu incite ses jeunes camarades à la taquinerie. Jean-Louis en souffre sans mot dire et est près de tout planter là pour retourner à la maison paternelle. Mis au courant, un professeur, cousin de surcroît, trouva la solution pour remédier à ses problèmes. Dame Nature avait pourvu le garçon d'une superbe paire de poings. En lui les désignant, le professeur lui rappela qu'avec cela il devrait pouvoir arriver à se faire respecter. Jean-Louis, dans sa bonté et sa simplicité, n'avait pas pensé à ce moyen peu orthodoxe dans un séminaire. Grâce au bon conseil, il partit le coeur léger, sûr de la victoire. Dès la première récréation, les élèves apprirent aux dépens des plus espiègles, quelle imprudence il y aurait à s'attaquer désormais à un adversaire possédant des arguments aussi fermes. C'est ainsi que, l'opinion fortement retournée, Jean-Louis n'eu plus la moindre envie de quitter Plouguernevel et libre de soucis, consacra ses efforts à l'étude. Doué et appliqué, il se cultiva tant dans la théologie que dans les lettres et put entrer au grand séminaire de Saint Brieuc.

 

Saint Brieuc

Grand séminaire de Saint Brieuc

 

           Au grand séminaire, il comprit que ses aspirations étaient ailleurs. Saint Brieuc ne fut donc qu'une étape et au bout de deux années passées à mûrir sa vocation, il alla frapper à la porte du séminaire de la rue du Bac à Paris. Là, il trouverait sa place parmi les missions étrangères.

   

mission Paris

Séminaire des missions étrangères, rue du Bac à Paris

          Il y trouva effectivement sa place mais c'est là aussi qu'il lui fallut lutter pour garder sa vocation. Sa famille, pourtant si chrétienne, avait été consternée de sa décision. La peur de perdre un fils, un frère, devait être très forte. A peine depuis quelques mois à la rue du Bac, un de ses frères vint le supplier de revenir au pays. Raisonnements, supplications, menaces, rien ne fut épargné pour ébranler sa résolution. Plusieurs jours durant, tous les moyens furent utilisés pour ramener le nouvel aspirant en arrière. Une scène violente eut même lieu entre les deux frères sur les quais de la gare Montparnasse. Tous ces efforts restèrent vains.

portrait

          Trois ans après son entrée aux missions étrangères, Jean-Louis fut ordonné prêtre, le 26 septembre 1886, et désigné pour la mission de Corée. Le jeune prêtre put revenir au pays faire ses adieux à la famille. Mais il dut abréger son séjour, déjouer la vigilance des siens, s'arracher de force à leur affection et, sans même avoir embrassé sa mère, s'échapper de nuit comme un voleur. Ces jours passés en Bretagne lui firent verser bien des larmes. Le coeur saignant mais l'âme affranchie par ce sacrifice, le nouveau missionnaire s'embarqua à bord de l'Anadyr à Marseille, le 1er décembre suivant.

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Anadyr, paquebot des messageries maritimes à Séoul

          Après deux mois de voyage éprouvant, Jean-Louis aborda enfin la Corée.

 

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           A Séoul, la résidence des missionnaires n'est connue seulement que de quelques initiés. On n'y parle qu'à voie basse, on n'en sort que la nuit, on s'y cache le jour comme des malfaiteurs. La Corée commence seulement à s'ouvrir aux relations internationales. Le pouvoir reste ombrageux et défiant. Les religieux ont toujours peur de la persécution.

" Devrons nous endosser de nouveau le vieil homme extérieur, c'est à dire nous habiller en civil et passer pour marchand, ou bien revêtir l'habit coréen et pénétrer un à un en Corée pour ne pas éveiller les soupçons du gouvernement ? Toujours est-il qu'il faudra quitter notre chère soutane pour aller dans le royaume que Dieu par la voix de nos chers directeurs de Paris nous a montré et qu'il a livré à notre évangélisation."
                                                                                                                  Jean-Louis RAULT
                                                                                                                                                                               
                

          Il y a aussi l'absence de toutes nouvelles, les privations de sorties, l'étude d'une langue abrupte et la nourriture étrange. Voilà ce qui fait la nouvelle vie de Jean-Louis. Mais sa joie de travailler pour cette mission choisie le fait passer sur bien des répugnances.

 

portrait de Jean Louis RAULT

Jean-Louis en tenue coréenne (huile sur toile)

          Au mois de juillet suivant, il fut pourvu d'un district : la province de Hoang-Haï-To. C'est le premier missionnaire à y avoir une résidence, une hutte obscure et basse, des murs en boue recouverts de chaume. Un luxe par rapport aux misérables villageois qui, pour la plupart, n'ont même pas de toit.

"Vous ne pouvez vous faire une idée de la pauvreté du Coréen. Qu'il me suffise de vous dire que bien des gens cette année mourront de faim parce qu'ils n'auront pas un boisseau de glands à manger. Oui, entendez bien des glands de chêne. Vous le dirai-je !  J'ai vu deux familles se battre sous un chêne pour savoir à qui seraient les glands."
                                                                                                                   Jean-Louis RAULT
     
                                                                                                                                                                                   
                      

          Jean-Louis, au milieu de ses pauvres déshérités, a pour mission de les réunir en villages et de les assister de son mieux au temporel comme au spirituel. Dès la 1ère année, quatre villages sont fondés sur les flancs de la montagne, et il a la joie de baptiser une quarantaine de néophytes. Heureux de ces premiers succès, il s'apprêtait à étendre son rayon d'action quand une première maladie vint le contraindre d'interrompre ses travaux.

village

village coréen

           Après 10 mois de sanatorium à Hong-Kong, il revint dans sa province en été 1889 avec une amélioration sensible mais sa santé restera ébranlée à jamais. Ces problèmes ne ralentirent en rien les progrès de son oeuvre.

          Son poste est alors agrandi d'une autre province et le nombre de baptêmes augmente rapidement. Il installe également une petite école dans chaque village. Il surabonde de joie à la vue de ses ouailles passant le jour à leurs rudes occupations et la nuit à repasser le catéchisme et à s'instruire.

"Je suis heureux dans toute la force du terme. Ce n'est pas que tout soit rose en Corée : il y a bien aussi des épines quelquefois mais Dieu, comme il l'a promis dans les Saintes Écritures, ne permet pas qu'on soit éprouvé au-dessus de ses forces et à toujours soin de mettre à côté des chagrins et des tribulations les grandes consolations spirituelles. C'est ce qui nous sauve. Sans cela le missionnaire serait le plus malheureux des hommes. Mais quand on voit derrière ces petites misères des âmes à sauver, on passe par dessus."
                                                                                                                  Jean-Louis RAULT
                                                                                                                                                                                      
         

          Une seule chose baisse : la santé. Jean-Louis est finalement forcé de dire adieu à ses chers chrétiens. Il est déchargé de son district en 1893 et se retrouve au séminaire de Ryong-San tout  à la fois supérieur, économe et professeur.

          A Hénon, on l'oublie. Les nouvelles se font rares. Lui qui a besoin d'argent pour partager avec ses pauvres ne reçoit même plus les rentes viagères qu'on lui doit. Cela l'attriste et il s'en plaint.

"Dernièrement, j'ai appris par une lettre du cher abbé de Quessoy que ma filleule  de la Ville-Ain est mariée à Trégenestre et cela depuis plus d'un an et je n'en savais rien et personne ne m'en a dit un mot. Je ne suis donc plus de la famille ! Familialement parlant je suis mort puisque l'on peut mourir, naître, se marier, etc, etc, sans que personne ne daigne me faire part ni des joies ni des tristesses de la famille. D'ailleurs, j'aurais bien dû m'en douter depuis longtemps en voyant la manière dont on traite mes intérêts. Quand je pense à toute cette manière de faire je ne puis m'empêcher de pleurer, je suis triste au delà de toute expression."
                                                                                                                    Jean-Louis RAULT
                                                                                                                                       
       

          Durant 7 années, la vie est assez uniforme comme toute vie de séminaire. Toutefois, le nouveau supérieur se trouve aux prises avec des difficultés surtout d'ordre matériel qui lui cause bien des soucis. Il manque d'espace, de dépendances, même de chapelle. Il manque surtout de ressources. La vie se fait de plus en plus chère, le budget de plus en plus serré. Il faut faire beaucoup avec peu. Jean-Louis veut remédier à tout cela. Il va profiter d'occasions pour agrandir la propriété. Puis il va défricher, planter, greffer. Jardins et vergers fourniront à la communauté une variété de produits rendant la nourriture plus abondante et plus agréable tout en diminuant les dépenses. Les années coulent ainsi doucement mais sa santé continue de se délabrer.

coréens

          En septembre 1900, on préfère lui ménager un poste à Fou-San, le grand port du sud de la Corée. Il y trouverait un bien-être relatif : les distractions de la mer, quelques relations de société dont il ne dédaignerait pas l'agrément, certaines facilités d'existence inconnues dans l'intérieur du pays. En bref, un district plus confortable et plus facile à administrer. C'est ainsi qu'il partit de Ryong-San, sans enthousiasme car les liens qui l'unissaient au séminaire étaient forts. Mais, avec le temps, il saurait s'attacher à son nouveau poste.

          Il ne devra pas, hélas !, l'occuper longtemps. Deux ans après son arrivée, éclate, à Fou-San, une épidémie de choléra. Le 10 septembre 1902, Jean-Louis se trouve mal après avoir donné l'extrême-onction à une dizaine de malades. Son état ne fait qu'empirer et le 13 septembre, vers 6h00 du matin, il rend son dernier soupir.

" Nous sommes tous entre les mains de Dieu. Il peut nous rappeler à Lui à chaque instant. Je le remercie de toutes les grâces, dont beaucoup de choix, qu'il m'a faites. Je regrette d'en avoir si peu profité : j'en demande pardon à sa bonté et à sa miséricorde. Je me recommande aux prières de tous, prières dont je sens si fortement le besoin, pour avoir part à la miséricorde de Dieu. Ayez pitié de moi, surtout vous mes amis !"
                                                                                                                   Jean-Louis RAULT

 

 

Jean Louis RAULT


                                                                                                                                                                          

          Sur le mur d'une salle de la maison familiale, trône son portrait. Il est entouré de menus objets lui ayant appartenu, tels de précieuses reliques. Ici deux curieuses pipes à opium, là un immense chapelet terni et poussiéreux. Le côtoyant ainsi, c'est donc souvent que je pense à ce vieux tonton. Et voilà que, plus de 100 ans après, lui, de son vivant boudé et presque oublié de sa famille, intéresse de nouveau. Aujourd'hui, en regardant de plus près ses vieilles photos jaunies, je devine presque dans ses yeux une petite lueur de bonheur et de fierté bien méritée.