L'aube du samedi 10 mars 1906 n'est pas encore levée que déjà le bourg grouille de monde. Au son du tocsin, vers 6 h 00, 1500 hommes et femmes, venus de tous les points de la paroisse, se sont regroupés devant l'église. Une équipe de jeunes gens y a déjà passé la nuit, et, en utilisant tout ce qu'ils avaient sous la main : chaises, bancs, meubles, ont barricadé toutes les entrées, la rendant ainsi imprenable.

barricade

          Que se passe-t-il ? De quoi veut on se protéger ?

          Les édifices religieux, depuis la Révolution, sont propriétés des communes (ou de l'Etat pour les cathédrales). Lors des débats parlementaires sur la loi de séparation des Eglises et de l'Etat, l'idée d'un inventaire des biens s'est naturellement imposé. Le 29 décembre 1906, un décret concernant ces inventaires est pris. Il applique le passage de l'église paroissiale sous la tutelle de la mairie et donc l'inventaire de son contenu. Ce qui va mettre le feu aux poudres : une seule et malheureuse phrase provocatrice, une circulaire destinée aux fonctionnaires concernés qui leur ordonne "de demander l'ouverture des Tabernacles". Les communautés catholiques pensent aussitôt à une profanation et une atteinte à la propriété.

          Revenons à Quessoy, ce samedi 10 mars. Vers 8 h 00, des gendarmes à cheval arrivent par la route de Moncontour. Les deux brigades de Moncontour et Ploeuc réunies, suivies de la voiture du receveur de l'enregistrement, pénètrent dans le bourg sous les clameurs et bordées de sifflet de la foule. La huée fut si puissante qu'elle fut entendue des paroisses voisines.

          Le receveur, très inquiet, descend de sa voiture et se fait escorter des gendarmes jusque devant la barrière principale du cimetière, entourant alors l'église.

agent

           Avec l'aide du brigadier de Moncontour, il tente de pénétrer mais les barricades et l'attitude menaçante de la foule l'empêchent de franchir la porte. Le brigadier, du haut de sa monture, aperçoit alors le Recteur se tenant sous le porche, et lui demande de venir discuter. Peine perdue, celui-ci ne daigne pas se déplacer.

troupe

foule

          La foule étant de plus en plus violente, le receveur, ayant peur pour sa peau, préfère alors rebrousser chemin. Toujours avec l'aide des gendarmes, il réussit à remonter dans sa voiture et repart vers Moncontour sous les jets de pierres.

          Ayant pourtant eu l'ordre de ne pas répondre par la force, deux gendarmes excédés, deux brutes épaisses qui s'étaient vantées à leur arrivée de mater les Quessoyais par n'importe quel moyen, firent volte-face et se jetèrent sur un gars du Prest : Mathurin DARCEL. Après l'avoir frappé à la tête, ils l'entraînèrent avec eux vers la Porte de Fer, menottes aux poignets.

 

arrestation

          Aussitôt, ayant vu leur camarade en mauvaise posture, plusieurs jeunes coupèrent rapidement à travers les jardins du bourg et réussirent, armés de gavelots, à leurs barrer la route. Les gendarmes, complètement paniqués, n'hésitèrent alors plus à dégainer leur arme et menacer ceux qui libéraient le prisonnier.

          Arrive alors en courant le maire : Mr Raoul DU PLESSIS DE GRENEDAN, qui, s'adressant aux gendarmes, leur demande de ne pas tirer sinon il ne répond plus de rien. Puis se tournant vers les jeunes, il les prie de ne pas frapper et de laisser passer les gendarmes. Son intervention rapide raisonne les deux partis et empêche ainsi de peu le massacre.

          Les gendarmes purent reprendre leur route tandis que l'autre équipe ramenait triomphalement au bourg Mathurin, ensanglanté au visage et aux poignets.

          Après ces évènements, le recteur invita la foule à entrer dans l'église. Ayant préparé une protestation qu'il adressait au receveur, il monta en chaire pour la lire à ses fidèles et dévoués paroissiens :

 

          " Monsieur, c'est au nom et comme agent de votre gouvernement, sans doute, que vous venez ici aujourd'hui pour inventorier cette église dont j'ai la garde depuis 17 années. Et bien, moi, c'est au nom de mon Dieu et comme pasteur de cette paroisse qu'en ce moment je tiens à vous déclarer que je proteste de toute l'énergie et de toute l'indignation de mon âme, non contre votre personne que je veux bien croire honorable, mais contre l'opération sacrilège que vous avez mission d'accomplir.

          Je considère, en effet, cet inventaire comme une violation des droits sacrés de la Sainte Église, et j'y vois, non une mesure conservatoire, comme on se plaît à la qualifier hypocritement, mais comme le prélude et comme le premier acte des spoliations futures, de la confiscation des biens de l'Eglise. Les ornements, les vases sacrés, tous les objets du culte et fondations pieuses dont vous vous proposez de dresser la liste, l'église elle-même, tout ce qui provient de la piété et de la générosité des fidèles de Quessoy et constitue un trésor sacré intangible pour le pouvoir civil, seul le souverain Pontife, chef suprême et infaillible de l'Église dont la grande voix vient de se faire entendre, peut donner à cet égard les autorisations nécessaires.

          Et voilà pourquoi, au déclin de ma vie, moi, Prêtre de Jésus-Christ, à qui bientôt je dois rendre le rigoureux compte de ma mission, je ne voudrais jamais consentir à abandonner volontairement quoi que ce soit des biens dont j'ai la garde. N'attendez donc pas de moi, Monsieur, que je prête aucun concours, et que je prenne une part quelconque à la triste et sacrilège opération que vous êtes chargé d'accomplir. Plutôt tout perdre, ma vie même, que de me rendre jamais coupable d'un criminel parjure, et que de m'exposer à tomber sous le coût de ces peines canoniques qui, comme le dit notre vénérable et saint Évêque, peuvent, pour certaines gens, se porter légèrement pendant la vie peut-être, mais qui pèsent d'un poids formidable sur la conscience à l'heure de la mort. Je ne puis donc céder et je ne céderai qu'à la violence et avec la plus expresse réserve pour l'avenir relativement aux droits et aux biens de cette église."

          Après cette lecture très applaudie, la messe fut célébrée, ovation enthousiaste au seigneur Jésus-Christ donnée par la foule qui avait si bien défendu sa cause.

          Ainsi se finit cette tentative d'inventaire à Quessoy. L'énergique résistance de la population avait payé. Quelques jours après, une enquête fut ouverte contre quelques uns des manifestants. Les tribunaux de Saint Brieuc et de Rennes condamnèrent Gaston DU PLESSIS DE GRENEDAN, fils du maire, à 200 francs d'amende et 2 mois de prison; François LE HERISSE, à 300 francs d'amende et 15 jours de prison; Mathurin DARCEL, à 50 francs et 15 jours; fut également inculpée : Marie-Françoise HALLE, des Bandes.

          Le 20 mars, alors qu'il ne reste plus que 5000 sanctuaires sur 68000 à inventorier en France, Georges CLEMENCEAU, le nouveau ministre de l'intérieur, décide de renoncer aux opérations d'inventaire dans les cas où elles rencontrent une résistance violente et déclare : " Nous trouvons que la question de savoir si l'on comptera ou ne comptera pas des chandeliers dans une église ne vaut pas une vie humaine." Tout en précisant : "Cela ne veut pas dire que nous ayons renoncé à l'application de la loi, seulement nous l'abordons à notre manière." L'agitation prendra alors fin.

          Mais pour Quessoy, les agents du gouvernement ne s'en tiendront pas là. En effet, huit mois après, le 21 novembre au matin, une grande troupe de soldats armés, un commissaire de Saint Brieuc ainsi qu'un capitaine de gendarmerie, arrivent au bourg, accompagnant le receveur.

effraction 

          Les portes de l'église sont toujours bien closes depuis les évènements et il n'est toujours pas possible d'y pénétrer. Ne trouvant personne parmi les Quessoyais voulant servir de témoin, le commissaire se vit obligé de demander à deux gendarmes de Moncontour. Puis, après avoir examiné toutes les portes, choisit celle du Midi. Les trois sommations d'usage furent données au son du tambour, puis, armés de haches, les soldats s'attaquèrent à la besogne.

sommations

béliers

           Au bout de quelques coups, la porte fut éventrée. Après un rapide coup d'oeil, ils repartirent sans encombre. Leur tâche était enfin accomplie.

 

629_001

          Ce que le receveur a trouvé dans les armoires de la Sacristie à Goviller (Lorraine). Mais ceci est une autre histoire...

 

     PS : Les illustrations proviennent de cartes postales anciennes traitant sur le sujet mais malheureusement pas de  Quessoy.